22

4 juillet 2015. Mon deuxième mariage de l’été. Enfin par  « mon mariage »  je veux dire, mariage auquel j’assiste. Je ne me suis pas mariée deux fois. Je ne me suis jamais mariée d’ailleurs. Enfin bon, le coca est chaud. J’ai beau ajouter quelques glaçons, il reste chaud, allez, tiède. Si tu invites des gens à un mariage en pleine canicule la moindre des choses c’est de leur servir un coca frais. Visiblement Souad et son époux avaient des préoccupations plus élevées que notre hydratation. Elle est magnifique la robe de Souad. Elle fait ressortir son teint hâlé et ses yeux, verts émeraude. Moktar non plus n’est pas mal, mais vu qu’il part avec un niveau de beauté quasi nul, c’est pas compliqué de le rehausser. Je suis assise à une table vide qui regroupe mon petit-frère, mes deux sœurs et leurs maris, ma mère, mon père et ma cousine Nana. Ils sont tous allés saluer des gens qu’ils connaissent ou donner un coup de main en cuisine. Mon frère doit appeler une de ses zouz dehors en fumant discrètement une cigarette. Je l’ai grillé il y a 6 mois, il fume. Il fume vraiment. Genre des cigarettes. Je ne savais pas qu’on avait le droit de fumer, même en cachette, dans cette famille. La première fois que ma mère a senti de la nicotine dans mes cheveux, elle m’a vaporisé le visage avec du produit pour laver les vitres. J’ai cru que cette motion valait pour tout le monde.


Je n’aime pas les mariages. C’est rempli d’hypocrites qui te félicitent mais qui comme moi critiquent la tiédeur des boissons que tu leur sers gracieusement. Puis ce mariage est nul. Souad n’a jamais était une meuf chaleureuse et ça se confirme. Pas un sourire, pas un mot pour me remercier d’avoir emballé ses putains de dragées qui niquent les dents. Je m’en veux déjà d’avoir glissé une enveloppe de cent euros dans sa cagnotte de jeune mariée. Moktar aussi a l’air de s’ennuyer sec. Il discute avec ses potes qui montent sur le trône en lui montrant des vidéos youtube censées faire rire. Il a compris son erreur. Oui, il en a commis une grosse. Epouser une femme très jolie mais inintéressante, voilà son erreur. La beauté de Souad n’a d’égal que son absence d’humour et de folie. J’ai fait toutes mes classes de collège avec elle, je sais de quoi je parle. A l’époque pour qu’elle décoche un sourire fallait enchaîner les calembours. Moktar et elle ne se sont pas rencontrés au Jamel Comedy club, c’est sûr, mais à leur taf : la Fnac des Halles. Vendeurs tous les deux, ils ont sympathisé et Moktar a craqué pour ses beaux yeux verts émeraude. Miskin. Plutôt loyal, il a fait les choses dans l’ordre et les fiançailles ont été célébrées 5 mois après leur rencontre. 5 mois ça laisse le temps de se rendre compte qu’une meuf est terne mais, je pense que Souad a joué la comédie comme toutes les meufs de 24 ans qui en ont marre de liker des photos de couples estampillées « GOALS » sur instagram. Ce n’est pas un reproche. Souad a toujours voulu faire ce genre de mariage pompeux, bling bling à mort dans lequel toutes les personnes de moins de 40 ans se font littéralement chier. Seulement, elle a des dents elle pourrait sourire histoire qu’on croit à son bonheur. Celui qu’elle clame depuis des semaines sur chacun de ses statuts facebook comme un leitmotiv.
Je crois que les gens qui se marient mais qui ne sont pas réellement heureux de le faire sont des célibataires sous couverture. Ils veulent qu’on croit qu’ils ont trouvé une perle rare et que leur vie s’en trouve changée alors que dans le fond ils se sentent seuls à deux mais préfèrent encore ça plutôt que d’être vraiment seuls. Pourtant c’est génial d’être célibataire. T’as de compte à rendre à personne, tu peux ouvrir ton compte instagram aux hommes et éviter le « NO MEN » cadenassé qui incite encore plus les mecs à te courir après, tu peux manger salement, tu peux espacer les rendez-vous chez l’esthéticienne et avoir des sourcils à la Emmanuel Chain, tu peux pleurer devant Grey’s Anatomy, tu peux avoir la diarrhée tranquillement et surtout tu as le temps de savoir qui tu es vraiment.
Je pense que le célibat m’a permis de progresser à ce niveau, j’ai fait ma propre rencontre et c’est précieux.
– C’est qui le mec avec la barbe ? demande ma sœur en me faisant un signe discret de la tête.
– Aucune idée, un gars de la famille de Moktar, peut-être.
Le jeune homme, un brun barbu qui porte un costard vert olive jette des petits regards discrets en notre direction. Ma petite-sœur Sakina sourit :
– Il est trop chou.
Je m’insurge :
– Il a deux poils sur le menton, ça y est t’es en admiration …
– Ben désolée si je boycotte les imberbes contrairement à d’autres …
Ma sœur se sert un verre de coca sans quitter le barbu brun des yeux, la bouche pleine, elle articule comme elle peut :
– Tu crois que ça craint si je passe devant lui et que je fais style je vais dehors pour qu’il me suive ?
J’ai beaucoup de mal à cacher mon agacement. Sakina a 22 ans, elle termine à peine ses études d’infirmière mais veut à tout prix trouver un mari. Dans sa petite tête, toutes les occasions sont bonnes pour trouver l’homme qui fera d’elle une femme respectable. Ça me débecte ! Moi, si j’avais la chance qu’elle a d’avoir fait des études sans embûche, je prévoirais un tour du monde. Au lieu de ça, elle écume les mariages, les anniversaires et les concerts auxquels se rendent des bruns barbus pour alpaguer son futur mari. Je ne vais pas casser son délire parce qu’elle est sincère dans sa démarche de cherche-un-époux mais je pense que rouler du boule à un mariage n’est pas très approprié. Déjà que Saoud n’a pas la joie, si sa fête se transforme en speed-dating, elle va encore plus faire la gueule.
– Fais ce que tu veux.
Elle bondit de sa chaise, prend une dernière gorgée de coca pour se donner de la force puis fend la salle d’un pas beyoncesque. Elle casse la démarche, ondule les hanches, mets une main dans ses cheveux lissés pour l’occasion. Je la vois qui marche, marche, marche puis qui tombe.
Un rire irrépressible s’échappe de ma bouche. Je m’empresse d’aller l’aider mais c’est trop tard. L’affront, la honte, le malaise, ils sont là, ils l’enserrent. Un invité et deux femmes lui demandent si ça va. Sakina les fusille du regard. C’est vrai que le « ça va ? » qui succède une chute en public est particulièrement vexant. Parce que même si ça va physiquement, l’égo souffre. Le brun barbu se tient devant nous avec une serviette. Il la tend à Sakina qui tape un smile de greluche émoustillée.
– Oh y a de l’eau par terre, t’as du glisser à cause de ça, je fais remarquer en lui tenant le bras.
– Ouais super, elle éructe rapidement.
– Hatem, lance le brun barbu en souriant.
– Ben arfa, rétorque ma sœur en ricanant.
Parfois je me demande où elle a appris à se faire draguer.
Hatem continue son petit manège de bon samaritain à la serviette propre. Je suis en trop. Je m’éclipse aux toilettes pour évacuer le coca chaud que j’ingurgite depuis très exactement 48 minutes. Je croise une dame de ma cité, mama Keita. Elle me claque la bise puis m’interroge :
– Alors ton tour c’est quand ?
– Quel tour ?
– Ton mariaze.
– Ah …
– Une belle fille comme toi.
– Vous inquiétez pas mama, ça va aller.
– InchAllah, ma fille.
Elle sort des toilettes en dansant sur du Cheb Khaled. Je ne comprendrais jamais pourquoi les gens partent du principe que si t’es belle, tu dois te marier. Dans la réalité de la vie, c’est les moches qui se marient le plus vite. Souad n’est pas souriante ni très fun, c’est vrai, mais c’est la fille la plus jolie de ma tour, or, elle a galéré à se marier et au final elle a épousé un gars laid qu’a du bide. Pour moi, c’est la preuve que nous, les belles, on est condamnées à l’échec. D’ailleurs je ne sais pas si je suis belle, je suis juste grande et fine. Je crois que dans la vie si tu entres bien dans une case ben t’es belle. Ma sœur Sakina, elle est petite, pulpeuse et souriante, tout le monde dit qu’elle est belle mais si elle, elle est belle, moi je ne peux pas être belle en fait? Enfin c’est ce que j’ai toujours cru. Dans la famille, on est considérées comme les deux « beautés » sauf que moi, je m’en tape. Je n’aime pas le maquillage, ni les brushings, ni les faux-ongles ni les escarpins. Ma mère m’a fait la guerre pour que je mette une robe ce soir mais je ne suis pas à l’aise dedans. J’ai l’air d’une tige qui ne s’assume pas.
Tout en me lavant les mains, je repense à la phrase de mama Keita : « Ton mariaze. » J’ai tellement envie que les gens m’oublient avec cette histoire de mariage. Je n’ai pas envie de finir comme Souad, sur un trône, le visage fermé. Ce que je veux c’est faire ma vie, toute seule, comme une grande. Les délires de fiançailles j’ai déjà donné. Je sors des toilettes et croise ma mère, elle est en pleine discussion avec une dame que je ne connais pas.
– Voilà, c’est elle, ma troisième fille.
– Waouh, elle est belle, répond la dame en détaillant des pieds à la tête. T’as quel âge ?
– Celui qu’on me donne, je réponds sèchement.
– Elle a 24 ans dans un mois à peu près, le 15 août, jour férié, précise ma mère en me jetant un regard scarface.
– Mon fils aussi, c’est un ingénieur.
Je sens le plan « mon fils- ta fille » poindre à des kilomètres. A nouveau je m’éclipse sans demander mon reste. Je vais dehors. J’ai envie de pre
ndre l’air.

 

54 autres parties vous attendent :

LA SUITE ICI !

[Photo d’illustration : Kenza Zouiten]

  • Suivez Moi

  • Catégories

  • Mon Dernier Livre

    La promesse meufdecity La promesse meufdecity La promesse meufdecity
  • Snapchat !

    La promesse meufdecity
  • Instagrams

     
  • Facebook