khad-kiss

 

PART 2 – L’anniversaire de Shlomo.

Depuis le mariage de Souad et Moktar, je n’arrive plus à réviser. Je suis aux rattrapages cette année. Il me manque deux matières pour enfin décrocher ma licence de droit français. Je suis dégoutée, je pensais l’avoir à la session de juin mais il va falloir attendre septembre pour que je puisse être diplômée. Je suis dégoutée et j’ai peur. Le droit commercial et le droit pénal sont mes deux bêtes noires et j’ai trouvé personne à part Shlomo pour m’aider à bosser. Lui n’a qu’une matière à repasser et c’est facile de réviser ensemble car c’est mon voisin de quartier. Il habite tout au fond de la cité et on passe tout notre temps ensemble à la fac. Je l’aime bien, c’est un petit sympa. Je dis petit parce qu’il a l’âge de Sakina, ma petite-sœur, 22 ans et qu’il a un comportement de gamin, parfois. Pas plus tard qu’hier on devait se rejoindre à la BNF, il m’a mis un plan pour aller « rapper ». Shlomo est son blase de rappeur, son vrai prénom c’est Ibrahim. Depuis plus de trois ans il rappe en parallèle des cours et veut autant être avocat que boss du rap game. Selon lui, les deux sont compatibles et lucratifs. Je ne l’ai jamais entendu rapper, je n’aime pas ce genre musical, moi je suis plutôt variété française ou chant religieux, le reste j’essaie pas.
C’est dur,on est mi-juillet et je ne sais rien du tout de tout ce que je dois savoir. J’ai du mal à me motiver à réviser quand je suis seule. Ce matin j’ai fait le ménage et depuis je regarde la série « The Wire » sur mon mac en me préparant pour la sortie de ce soir. J’ai accepté, à mon corps défendant, d’aller au resto avec Shlomo, sa bande de potes, Sakina et ses copines. J’ai convié ma copine Astou mais elle n’a pas confirmé sa venue. Shlomo fête ses 22 ans au Sugar & Spice c’est un resto hallal situé dans le 11ème rue Saint-Maur, il poursuivra la fête dans une discothèque. Évidemment, je n’irai pas et j’espère que Sakina non plus, parce que ma mère n’aime pas qu’on rentre séparément. Elle me sermonne à chaque fois en me disant que je suis la plus vieille, que je dois veiller sur ma sœur et que s’il arrive quoi que ce soit à Sakina, je serai tenue responsable.
Une fois, on était sur Paris, ma sœur, ses copines, ma pote Astou et moi on flânait vers le pont-marie, vers minuit, j’ai eu sommeil et Astou aussi voulait rentrer alors on est rentrées aux Ulis. Ma mère somnolait dans le salon en regardant l’émission « C’est quoi l’amour ?» Visiblement elle ne connaissait pas la réponse. Elle m’a démarré direct :
– Elle est où ta sœur ?
– Sur Paris, avec Mounia, Safa et toute sa clique.
– Ça te dérange pas de rentrer tu laisses ta sœur toute seule, dans la nuit et si elle a l’accident de voiture ? Si elle a le voleur ou si elle a le violeur Guy Georges ?
Dans ma tête je me suis dit mais si y a un violeur comme Guy Georges qui menace Sakina devant moi, qu’est-ce que je vais pouvoir faire ? C’est ma sœur, je l’aime de tout mon cœur mais dans ce bas monde il existe un concept qui répond au nom d’instinct de survie donc si un violeur agresse ma sœur, tout ce que je peux faire c’est appeler les secours et sauver ma peau. Je ne suis pas superwoman. Ma mère pense qu’avoir deux ans de plus que Sakina et d’avoir fait 5 ans de judo en primaire me rend forte or je suis une flippée. Je le suis largement plus que Sakina d’ailleurs, car moi j’ai plus à perdre si je tombe sur un Guy Georges …
De toute façon, je vais la prévenir, après le resto, on rentre, il est hors de question que je finisse en boîte près d’un mec bourré qui me postillonnera au visage. Oui, ce soir c’est moi qui décide.


Tout en m’habillant je visionne ma série quand mon frère entre dans ma chambre sans frapper. J’arrange mon débardeur.
– Frappe un peu.
– C’est bon, t’as pas vu ma sacoche.
– Non, pourquoi ?
– Ma sacoche Lacoste, y a ma carte d’identité dedans, je la retrouve plus.
– Demande à maman.
– Elle est au téléphone.
– Regarde dans la salle de bain.
– J’ai retourné ma chambre, la salle de bain, le placard du salon, il énumère en se regardant dans le miroir.
– Attends Sakina, peut-être qu’elle sait où elle est.
– Vas-y, il fait en se dirigeant vers la sortie. Mais tu vas où toi ?
– A l’anniversaire de Shlomo.
– Sakina elle y va ?
– Ouais.
– Vas-y.
Il ressort de ma chambre en trainant des pieds. Karim a 19 ans et beaucoup d’amour pour l’expression « Vas-y » qu’il répète à longueur de journées. Nos relations sont bonnes en ce moment mais ce n’est pas toujours le cas. Rien que le fait qu’il m’ait demandé si Sakina venait, m’énerve, comme si moi je n’avais pas le droit de sortir, seule. Petits, on était super proches, karim et moi, mon côté garçon manqué me permettait de jouer à tout et n’importe quoi avec lui, puis un beau jour j’ai eu mes règles et mes seins ont commencé à pousser, on s’est éloignés. Au point que c’est Sakina qui a pris ma place dans le duo qu’on formait. Depuis c’est fluctuant. Certains jours on se tape des barres, on parle de tout et de rien mais la semaine d’après il me demande pourquoi je fais encore des études à mon âge, pourquoi je traîne qu’avec des mecs et pourquoi je fais la Française et patati et patata. Au début je laissais couler mais depuis quelques mois je lui réponds. Après tout, il ne bosse plus, il pique les clefs de ma voiture, il m’emprunte de la thune qu’il ne me rend pas et par-dessus le marché faudrait que j’accepte qu’il juge ma vie ? Non, c’est mort, c’est mon petit-frère il me doit le respect, j’ai vu le jour avant lui. Le vrai problème avec Karim c’est que tout le monde le couvre. Que ce soit mes grandes-sœurs mariées : Nadia et Sirine ou bien Sakina et surtout ma mère, tout le monde le défend en permanence.
 » Karim a dit ça ? Oh, il est fatigué. Karim a fait ça ? Oh il a ses raisons. Karim n’est pas rentré ? Oh il ne va pas tarder. » Hormis mon père qui le recadre de temps en temps et moi qui lui tiens tête, tout le monde le loue dans la famille. J’étais comme elles, jusqu’à ce qu’il foire son bac et décide de traîner en bas des blocks. Mon frère est à la lisière de la petite délinquance et y a que moi que ça gêne. Il s’achète des Zanotti alors qu’il a arrêté son taf de livreur de pizza, il a deux iPhone 6, il a deux tablettes et début juillet il est parti une semaine en Thaîlande avec ses potes. Après on me dit « c’est les allocations chômage ». Mais il touche que 500 euros de chômage ! Je veux bien fermer les yeux deux secondes mais c’est évident qu’il fait des trucs louches. Si ça se trouve il y a des preuves de ce que j’avance dans sa sacoche Lacoste et c’est pour ça qu’il la cherche partout. Juste au moment où je m’apprête à enfiler mes air max, Sakina arrive.
Majestueuse dans sa robe d’été Mango, ses dents d’un blanc laiteux dehors elle s’insurge :
– Tu ne vas pas y aller comme ça ?
– Si pourquoi ?
– C’est un anniversaire, pas un foot en salle ! Mets des talons, respecte tes pieds.
– Non, je mets pas de talons. Je vais mettre des ballerines.
– MON DIEU ! Fais pas ça. Tiens, mets des derbies et un pantalon trois quart.
Elle me tend ses derbies noires cloutées imitation Louboutin et jette une veste orange sur mon lit. Elle est sûre que ça m’ira. Sakina aime beaucoup la mode et s’habille très bien, je lui fais confiance à ce niveau même si ce qui lui va ne me sied pas forcément. Elle fait 1m63, je mesure 1m72, elle fait du 38, je fais du 40, elle chausse du 37, je chausse du 38. Ses derbies me serrent un peu les orteils mais je fais un effort pour ne pas me plaindre. Devant le miroir, elle ajoute un peu de blush sur ses joues et estompe son rouge-à-lèvres. Moi, je ne me maquille pas. Jamais. Je trouve ça inutile et dégueulasse. A quoi ça sert de tromper le monde avec un teint parfait, des cils extra-longs et une bouche pulpeuse ? La seule chose que je mets tout le temps c’est du labello. Meuf à l’ancienne, j’assume. Sakina a horreur de me voir aussi blême en été et serait d’avis que j’investisse dans des séances d’UV mais j’ai le teint de ma mère, pure Oranaise, Sakina, Nadia et Sirine ont hérité du teint mat du daron. Ça me dérange pas d’être blanche, vu que je suis châtain clair et que j’ai les yeux marrons vert, c’est pas choquant. Effectivement je détonne un peu car tous les membres de ma famille ont les cheveux bruns et les yeux noisette puis toutes mes sœurs sont petites et pulpeuses et je suis la seule à être grande et fine. J’ai longtemps cru que j’étais une enfant adoptée, jusqu’à ce que je rencontre ma grand-mère maternelle, je suis sa copie conforme. Je lui ressemble tellement que je m’en aperçois moi-même.
Sakina est prête, on peut y aller. Ma mère nous rappelle qu’on doit rentrer ensemble et que s’il y a le moindre problème on l’appelle. Le daron intervient :
– Comment ça, elles t’appellent ? Tu n’arrives même pas à conduire la nuit avec ta myopie, qu’est-ce que tu vas faire pour elles ?
– Je vais y aller en taxi, qu’est-ce que tu crois ?
Mon père éclate de rire en la traitant de folle. On dit au revoir à Karim puis au daron et on se barre. Dans ma famille, ma mère est la personne la plus à cheval sur les horaires et les sorties. Mon père nous accorde beaucoup de liberté, surtout à moi. Je pense que je suis sa préférée même s’il ne le dit pas. On a un lien spécial lui et moi. On se comprend, on a un peu le même caractère et je m’intéresse aux mêmes sujets que lui : la politique, les voyages et les livres. Mon père je le kiffe vraiment. Puis je suis super fière de lui, il est chauffeur de taxi, il a acheté sa licence tout seul et ne se plaint jamais. C’est l’être le plus sage qui m’entoure, j’espère que Dieu me le gardera en vie encore longtemps.
Devant l’immeuble on retrouve Mounia et Safa. Elles sont maquillées comme des camions volés. Elles me claquent la bise en me demandant si j’ai encore grandi.
– Ben non.
– Tous les jours j’ai l’impression que t’es plus grande que la veille.
– C’est juste toi qu’es petite, je fais en souriant.
Je déteste qu’on me parle de ma taille, c’est un vrai complexe. Je dépasse tout le monde et même si pour Sakina c’est un atout, moi ça me gêne. Heureusement que ma pote Astou est aussi grande que moi. Elle arrive en arrangeant son afro.
– Salut les filles, je vous fais pas la bise, je suis malade.
– Wesh Astou, s’écrie ma sœur.
– Ça va ? Pourquoi tu sors toutes tes dents pour me dire bonjour ? demande Astou en dévisageant Sakina.
– Mais tu m’as manqué, ça fait dix jours que je t’ai pas vu ! T’as mes pastels ?
– Toi t’as fait mes bricks ? Non ! Ben c’est donnant-donnant.
– J’sais pas faire les bricks, avoue ma sœur, Khadija elle sait les faire.
– Sauf que la négociation elle était pas entre Khadija et moi mais entre toi et moi donc ramène moi mes bricks, je te ramènerai tes pastels.

Sakina hoche la tête, elle me demande discrètement de lui préparer une dizaine de bricks ce week-end pour qu’elle puisse faire l’échange avec Astou. Comme d’habitude j’accepte. Je ne sais pas dire non à ma sœur. Très vite on se disperse. Mounia prend Safa et Sakina dans sa Twingo 3 tandis que je monte dans la vieille 205 d’Astou. Elle et moi on est des automobilistes en souffrance, nos voitures sont super moches. Depuis deux ans je partage ma vie avec une vieille renault mégane berline qui date de 1999. J’ai un essuie-glace qui marche pas, la portière côté passager bloque une fois sur deux et la peinture sur le capot commence à partir.
Elle est hideuse ma titine mais tant qu’elle roule « hamdoulilah ça va ».

*

Lorsqu’on arrive dans le restaurant, Shlomo et ses potes sont déjà attablés. Ils sont cinq, j’en connais deux : Cassius et Amir. Ce même Amir qui est en kiffe sur Sakina depuis le collège. On les salue et Shlomo fait les présentations avec les trois autres, le brun avec les lunettes c’est Hocine, le mec au teint pakistanais c’est Kashif et le barbu blond c’est Benjamin. Dès que Sakina pose ses yeux sur le barbu blond, elle sourit. Elle est tellement prévisible ma sœur… On se pose, je me faufile entre Astou et Benjamin, ma sœur se retrouve entre Mounia et Safa mais face à Benjamin. On commande nos burgers et la soirée commence. Je sens qu’elle va être longue, Sakina mange du regard Benjamin, ce qui n’échappe pas à Amir qui enrage silencieusement.
– Bon anniversaire Shlomo, lance gaiement Astou en levant son verre vide. InchAllah tes 22 ans te rendront moins bête que tes 21 ans !
On pouffe tous de rire.
– Eh mais Khadija t’as pas mis des baskets, je suis choqué ! lance Shlomo en jetant un œil à mes pieds sous la table.
– T’as vu comment je te l’ai féminisée, la grande tige, dit fièrement ma soeur.
– C’est pas des lol, ricane Astou.

Je ris avec eux. Je ne suis pas très susceptible à ce sujet, parce que j’ai conscience que porter des baskets tout le temps c’est pas une vie. Benjamin, le blond barbu, se fait draguer ouvertement par Safa qui trouve sa barbe bien taillée. Sakina, intervient :
– Safa, t’as rappelé ton gars, avant de partir? Je devais te faire penser à le rappeler, souviens-toi.
Safa hoche la tête en grignotant une frite.
– Et toi, t’as répondu à Hatem, le mec du mariage de Souad ? Le gars que tu dois revoir dimanche ?

Sakina baille en toisant sa pote.
Astou est hilare, elle a compris ce qui se jouait.

Putain, voilà pourquoi j’aime pas les délires entre meufs, ça se tire dans les pattes pour un mec qu’elles connaissent depuis 20 minutes !

Est-ce que j’ai dit que la soirée risquait d’être longue? Oui je crois…

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