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1. PITIPRIX

Si la semaine pouvait commencer par le mardi et éviter le réveil brutal du lundi, ma voisine de strapontin n’aurait pas la gueule aussi froissée. Aujourd’hui, c’est lundi et comme chaque lundi matin j’emprunte la ligne 9 du métro parisien. Les écouteurs vissés dans les oreilles et mon sac en faux cuir en bandoulière, la rame est bondée mais je reste assise en feignant de dormir. Les yeux fermés je m’imagine allongée sur mon lit, l’oreiller douillet qui masse ma nuque.

-Excusez-moi Mlle, mais vous devez vous lever! Il y a du monde!

Une dame au brushing raté et à la voix rauque vient de s’adresser à moi. Je me lève en fronçant les sourcils. Elle a au moins 60 ans, je ne peux pas lui tenir tête et puis je ne suis vraiment pas d’humeur à lâcher un  » De quoi je me mêle? » Trop de syllabes, j’ai plus assez de salive. Mon regard parcourt la rame, les néons blafards du métro enlaidissent sérieusement les usagers. Une meuf fait semblant d’avoir le regard perdu dans le vague alors qu’elle mate le mec d’en face, celui qui tient la barre du métro comme si c’était la porte de son frigo. Cette meuf doit avoir une vingtaine d’années, sa teinture blonde fout le camp, on voit sa racine brune, encore une portugaise qui veut se la jouer californienne, c’est la banane du siècle. J’arrive à deviner que Biactol et Eau précieuse ont été ses meilleurs amis pendant l’adolescence et que son plus grand complexe est son pif. Même Cyrano de Bergerac est mieux loti tant le nez de cette meuf tape un 400m hors de son faciès.Sous l’éclairage du métro son physique est en garde à vue, sous une lumière tamisée et en fermant un œil, je suis persuadée qu’elle serait pas mal. J’arrive à la station République. Je descends et augmente le volume de mon i.pod. Je m’enferme dans une bulle musicale, j’ai l’impression d’être à un concert privé tout en slalomant parmi les matinaux pressés d’être au week-end prochain. Tandis que je monte les escaliers de la sortie Faubourg du Temple, le rappeur Nessbeal crache ses vers , ceux-là même qui coïncident avec mes pensées:

« Au-delà de l’horizon il y a la guerre tout près de ta maison

Au-delà de l’horizon j’attends un rein et je rêve de guérison

C’est celle qui se trouve dans le cerveau la pire des prisons

J’plane le temps d’un pilon le temps d’une chanson… »

 

 

  1.   LA FAC

 

Au départ je ne voulais pas travailler dans ce magasin de nouvelles technologies mais ma grande sœur Djenabou m’y a forcée. J’ai dû renoncer à mes cours du matin : droit constitutionnel et histoire du droit afin d’accomplir ce taffe d’esclave. A la base ce devait être temporaire et pour payer mes fournitures sauf que bien souvent chez les pauvres, le temporaire se mue en définitif, j’aurais du sentir l’arnaque comme Julien Courbet, l’ex présentateur de Sans aucun doute, l’émission préférée de ma mère. Mon employeur s’appelle, Hamad. Il est pakistanais. J’ai pris l’habitude de le surnommer le « poundé » ou  » curry » mais il n’apprécie pas trop. Il m’a dit que poundé venait du tamoul et signifiait : le con. C’est vrai que vu sous cet angle, moi non plus je n’apprécierais pas trop… Tout de même, le poundé est sacrément relou. Il me donne des ordres toutes les demi-heures, du coup je n’ai pas le temps de me reposer et en plus ses ordres sont prononcés dans un français approximatif. Il roule les « r » et mâche les mots comme des chewing-gum sans saveur, sans sucre. Par moment je capitule et ne lui demande pas de répéter alors je ne fais pas ce qu’il me demande, fatalement, vu que je ne comprends pas il s’énerve bruyamment et sa moustache frétille. C’est le gros problème avec le poundé, il s’énerve avec emphase, parfois il me fait un peu peur du haut de son mètre 60, il ose mettre des coups de pression avec ses mouvements de bras malheureux et son regard perçant made in les bidonvilles de Kachi Abadi. Faudrait voir le type, une bonne claque dans sa gueule et on n’en parle plus mais la violence ne résout pas les problèmes comme dit une affiche anti-racket accrochée dans un mur des couloirs de la fac. En seconde j’avais étudié l’histoire d’un petit pauvre du bidonville d’Islamabad, j’éprouvais de la compassion en lisant son quotidien de travailleur précoce. Depuis que je connais Hamad je sais quel est devenu ce petit enfant exploité, il doit sûrement avoir immigré en Angleterre ou en France et vend des cartes mémoires en pestant contre son employée noire docile et maladroite. Je suis pour le rétablissement de la peine de mort lorsque mon patron crie:

-Awa! Va mettrrrrrrrrre les appareils numérrrrrrriques sur l’étagèrrrrre! Vite!

Dans ces moments là je tchipe puis je me mords l’intérieur de la joue. Je me dis qu’un jour je crèverai les pneus de sa vieille Renault garée près de la pharmacie Legrand. Quand je franchis la porte du magasin  » Pitiprix », Hamad m’accueille par un de ses sourires frelatés. Même sourire il ne le fait pas comme tout le monde. Le rictus qu’il me décerne fait froid dans le dos, il a l’expression faciale de quelqu’un qui pleure et qui chie en même temps. C’est si naturel chez lui.

-Bonjour Hamad, vous allez bien?

C’est juste parce qu’il me file 120euros tous les mois que je m’enquis de son état mais dans le fond je m’en tape royalement. Il me retourne la politesse et avant même que je n’ai le temps de répondre il m’ordonne de disposer toutes les cartes mémoires 3 GO sur l’étagère en verre. Après deux lundis passés à me faire aboyer dessus par le poundé j’en ai voulu à Djena de m’avoir contrainte à faire ce job. C’est vrai que les fins de mois des darons sont difficiles et que leurs salaires arrivent à peine combler tous les frais nécessaires. La mater courbée, serpillère dans la main gauche, bidon de javel dans celle de droite, elle en lave des sols pour qu’on soit propres et repus. Toutefois je préférai roupiller en amphi plutôt qu’être enfermée dans ce magasin pourri avec le poundé, lèvres menaçantes.Pour donner l’exemple Djena travaille aussi en parallèle de son travail principal d’aide-soignante. Elle fait du télémarketing tous les week-end dans une agence au noir située à Montreuil. Pour une fois, le travail au black porte bien son nom. Tous les employés sont originaires du Mali, du Sénégal, du Mozambique ou de la Namibi. On dirait un sommet des représentants des pays noirs du globe. Elle a trouvé ce job sur internet et une heure après son entretien le directeur l’a appelée pour lui attribuer le poste. On a trouvé ça louche mes frères et moi.Dans l’annonce il faisait genre  » nous recherchons uniquement des jeunes qualifiés » et lorsque ma sœur s’est pointée faisant état de son incompétence comblée ( selon elle) par une réelle soif d’apprendre, comme si dire  » Allô, voudriez-vous prendre un rendez-vous avec un fiscaliste? » conférait un savoir mortel, beh elle a été engagée sans perte de temps et depuis trois mois on mange de la viande à chaque repas grâce à la thune qu’elle gagne. Avec le recul je me dis que c’est grâce à sa couleur qu’elle a obtenu ce poste. C’est déroutant de ne pas faire l’objet de discrimination positive, c’est le monde à l’envers. La HALDE se tournerait les pousses si ce genre de situations se répétait en trop grand nombre. Je parle de viande parce que c’est un signe de richesse selon mon père. Pour lui, une cuisse de poulet dans un plat bien garni vaut tout l’or du monde! Moi, par moment, moi, je suis déçue de cette vie qu’on mène. Se contenter d’une cuisse de poulet c’est désolant… Je rêve d’un poulailler quoi! Enfin, c’est juste une métaphore. En fait j’aimerai que l’opulence consume toute cette médiocrité. J’aimerai échanger ma vie discount contre une, plus belle, plus clinquante, plus «  O.M.G » comme disent les actrices américaines dans les séries débiles. Dans cette vie, dans ma vie, on lutte en permanence pour ne pas être à la rue . On court après des euros qui ne veulent pas frôler nos mains . La daronne dit que » Dieu éprouve ceux qu’Il aime ». Je crois qu’il faudrait que Dieu nous aime un peu moins et qu’il prouve son amour à des gens comme Beyoncé ou Paris Hilton parce que niveau épreuve on a déjà bien donné ma famille et moi. Si ma mère m’entendait elle me traiterait de « mécréante » pourtant je pense tout ce je dis.

Il est 10h30. Un premier client entre au « Pitiprix ».

-Bonjour Monsieur je peux vous aider? je demande en m’approchant de lui.

En fait, les difficultés ont commencé quand le daron a perdu son travail de laveur de vitres. Il est tombé malade et à son retour M. Bâ l’avait remplacé. Je devais avoir 15 ans à l’époque et je n’avais pas pressenti les dommages collatéraux que ça allait engendrer. Le daron a enchainé les petits boulots, le PMU et la déprime avant de retrouver un vrai travail mais sous-payé. Il a failli passer larme à gauche le soir où il a découvert son premier salaire. Mes frères et moi on a tenté de le réconforter en disant que valait mieux gagner 1000euros que ne rien gagner du tout. C’est le genre de phrases qu’Evelyne Thomas aurait dit dans « C’est mon choix », les phrases bateau qui ne pansent pas les plaies mais qui soulagent celui qui les prononce, les phrases inutiles quoi… Alors pendant les vacances le daron a fui au bled pour se ressourcer. Ma mère, ma sœur Djena et mon grand frère Lassana ont pu y aller avec lui. Mamadou, mon petit frère et moi devions rester à la maison sous la surveillance de tante Salimata. Cette pauvre folle comme tutrice auto-proclamée. Elle s’était incrustée avec son boubou bleu ciel et ses bijoux clinquants.Au dîner elle nous gavait de flageolets, ce qui donnait des flatulences à Mamadou et ses pets à lui étaient radioactifs, j’avais failli perdre une narine en restant dans la même chambre que « Petador ». A la fin des trois semaines Mamadou le pétador avait même eu la diarrhée. C’était une bonne conclusion du gardiennage qu’avait mené tante Salimata : on s’était faits chier. Maintenant que j’ai grandi et avec le recul j’ai compris qu’elle n’avait aucun talent culinaire, c’est d’ailleurs pour cette raison que son mariage a été un véritable fiasco. En rentrant du Sénégal mon père nous avait ramené des petits cadeaux et une bonne nouvelle: le marabout avait prié pour nous. On aurait de l’argent et de la chance à partir de maintenant.cUne semaine après cette révélation, ma grand-mère décédait. Putain de chance! Ils l’avaient laissée en bonne santé, ragaillardie et surtout vivante. Vu que c’était juste une semaine après le voyage collectif, franchement, on n’avait plus de thune. Ma mère a contracté un emprunt auprès de la société générale pour les funérailles. Lorsque l’oncle du bled nous a appelé en PVC, ce crevard, et qu’il a prononcé ces mots:

-Il faut venir vite. Vraiment. Elle est morte wey.

On a tous hésité à dire:

-Mais t’es sérieux mec?

Tellement c’était suspect. D’habitude en entendant une telle nouvelle, on pleure l’être décédé, nous on pleurait surtout pour l’argent qu’on n’avait pas mais qu’on allait dépenser.

La pauvreté annihile les sentiments. Tante Salimata, la sœur de mon père, n’a pas pu assuré son poste de mère par intérim tant les difficultés que traversait son couple lui bouffait son temps. C’est Djena qui nous gérait en jouant à la maîtresse. Elle disait qui pouvait aller à la douche en premier. Elle décidait du programme télé et elle nous forçait à faire nos devoirs sans rature. Donnez un peu de pouvoir à une black et elle se transforme en dictatrice, c’est bien connu. Parfois avec Mamadou, on regrettait tante Salimata et ses flageolets. Un soir, au bout du rouleau, égaré par l’oppression Mamadou a tenté un putch pour faire tomber le pouvoir en place. Il avait pris un jeans de la dictatrice en otage et avait juré une destruction à l’eau de javel dudit vêtement si elle ne nous laissait pas prendre le pouvoir de la télécommande. Au final, tout ce qu’il avait récolté c’était une rafale de gifles et une privation de télé de trois heures, autant dire le supplice extrême pour Mamadou pétador et téléphile.Je me rappelle qu’à cette époque l’Europe a commencé à s’élargir vénère. Des tas de slaves sont venus travailler en France et mordre dans le pain des immigrés résidents.Face à une roumaine aux yeux bleus la daronne n’a pas fait le poids, elle a été licenciée pour incompétence. Maintenant que je fais du droit, je me dis que cette histoire aurait du se finir aux Prud’hommes mais à moins de payer l’avocat en heure de ménage et en boîtes de flageolets en avait aucun mode de paiement. Tout ça pour dire que les soucis viennent toujours en bande comme les mecs qui viennent chercher l’embrouille au quartier. Tout de même, il ne faut pas trop se plaindre, il y en a qu’ont vécu pire.Le poundé par exemple. La moitié de sa famille est morte décapitée ou éventrée par les tamouls. Je comprends mieux pourquoi il voit rouge lorsque je l’appelle le poundé mais c’est plus fort que moi.Quand je me plains des cours, de la cité ou du temps il me sort toujours un truc du genre:  » Si tu passes moins ta vie à te plaindre, les plaintes que tu tairas seront moins lourdes à porter. » Laisse tomber comme il se la joue philosophe qui bouffe du curry devant un film de bollywood. J’ai besoin de me plaindre parce que si je ne fais pas savoir que je suis en souffrance, l’univers continuera à me toiser en toute ignorance.

Après mon dur labeur chez  » Piti prix » je suis toujours forcée de me grouiller pour ne pas rater le TD de droit civil.Ce TD me prend la tête comme un coiffeur lors d’un shampooing. Il a lieu en salle 12 au 1er étage, là où les plus téméraires fument près du parking. La chargée de TD s’appelle Mlle Traitreau. Je ne l’aime pas. Cette chargée de TD me met les nerfs, elle ne m’aime pas non plus. Dès que je vois sa gueule j’ai envie d’aller au Pôle emploi direct sans passer par la case diplôme. Elle est déprimante avec ses grands airs et son manque de politesse. La dernière fois on est arrivées en même temps à la fac. Elle a garé sa HONDA CIVIC et ne m’a même pas décoché un sourire ni même un bonjour. Sur le coup de l’énervement j’ai voulu rayer sa carrosserie avec mes clés mais j’ai dominé mes pulsions parce qu’elle m’aurait sûrement détruite avec ses bras d’haltérophile. Traitreau est très grande avec de longs cheveux bruns et des sourcils touffus, elle porte des tailleurs trop grands pour elle et des lunettes Afflelou rouge flashy qui viennent contraster avec son austérité apparente. Ce n’est pas son look qui me dérange, c’est son absence de pédagogie. Elle balance des notions de droit comme si elle parlait de la quotidienne de Secret story ou du show des MTV Awards de la veille. Traitreau croit qu’on est sur la même longueur d’ondes qu’elle et débite son savoir sans faire de traduction. La semaine dernière elle m’a interrogée sur un arrêt de la Cour de Cassation. Il fallait que je dise quelle était la portée de cet arrêt pour la jurisprudence mais à même à cette heure-ci j’ignore quelle est la portée de cet arrêt tellement je suis hors du système juridique. Quand j’ai battu en retraite elle s’est mise à froncer les sourcils et a élevé le ton en rappelant qu’on devait travailler, fournir des efforts pour y arriver. Elle m’a affichée comme sur une pancarte, j’étais honteuse, heureusement que les blacks ne rougissent pas car sinon, j’aurais viré au rouge pivoine sur fond d’ébène.

Ce qui me gêne dans ce TD ce n’est pas seulement la personne qui l’anime, c’est également mes camarades.Je suis en 1ère année de droit à la Sorbonne. Des fois je me demande si je n’aurais pas mieux fait de m’expatrier à la fac de Nanterre. Je me sens étrangère ici. Sur 30 élèves de ce TD il n’y a que deux têtes du tiers-monde, tout le reste est descendant de Napoléon. Au départ je trouvais ça amusant une immersion dans la France qui bronze deux mois par an et ne parle pas arabe ou bambara mais depuis quelques semaines je frôle la dépression. Je n’arrive pas à communiquer avec ces gens. Il y en deux ou trois que je supporte mais la plupart sont une énigme pour moi. Notamment Alice di Ponti, la pseudo-bombe de la fac. Dès la rentrée elle m’a annoncée la couleur et c’est peu de le dire. En remplissant une fiche d’information lors du TD de présentation je me suis malencontreusement assise près de cette relâchée de l’hôpital psychiatrique de Sainte-Anne. De prime abord elle semblait rentrer dans la norme mais il faut se méfier des gens qu’ont l’air d’être trop normaux, ils cachent tous une schizophrénie muselée.Je m’assois près d’elle, on s’échange quelques sourires polis puis la chargée de TD nous demande de remplir ces fameuses fiches d’informations pour savoir qui sont nos parents, quel a été notre parcours scolaire, quel est notre numéro de sécurité sociale et quel est notre groupe sanguin, voire notre groupe HLA au cas où quelqu’un aurait besoin d’une greffe de moelle osseuse au courant de l’année. A croire que plus ils en savent sur nous plus nos moyennes reflètent les données de ce bout de papier.J’écris tout ça en speed, j’lâche une signature au dos de la feuille et je la laisse négligemment posée sur ma table. Ma voisine banale et normale de visu jette un coup d’ œil furtif sur cette feuille et lit sans mon autorisation mes informations personnelles. Elle se tourne vers moi, ouvre sa pair d’yeux soulignée d’eye-liner et me lance en chuchotant :

–    J’ignorais que ça existait les cités à Paris. J’pensais que c’était que dans le 93. C’est horrible de vivre entassés les uns sur les autres. Toute cette promiscuité ça doit être pesant, non ? Mais du coup tu connais les gens qui mettent le feu aux véhicules des riverains pour atteindre l’opinion publique ?

Et elle m’a regardée dans le fond des yeux en attendant ma réponse. A peine informée de l’étendue de l’ignorance humaine et du fossé creusé entre les deux France dont tout le monde parle mes mots sont restés bloqués derrière les barbelés de ma stupéfaction.

Une minute après avoir avalé ma salive je lui ai dit :

–    T’es sérieuse ? Tu…Tu me demandes ça sérieusement ? Bien sûr que non que je ne les connais pas…enfin…pas tous…juste les jumeaux Sissoko d’Aulnay-Sous…

Puis j’ai souris pour qu’elle m’emboîte le pas et comprenne que c’est de l’humour mais cette connasse m’a mis un vent de Sibérie et s’est pincée les lèvres l’une contre l’autre.

Depuis ce jour cette bouffonne baptisée Alice di Ponti, nom à particule donc très certainement compte bancaire à plusieurs zéros, ne s’est plus mise derrière moi, encore moins devant et surtout pas à côté de moi. Cette meuf est une lolita qui sent le parfum Chanel, met du vernis rose-bonbon sur ses cuticules et fume des cigarettes Vogue ultra lights de la taille d’un crayon de papier nain, genre c’ est chic.

Elle a le dernier iphone, le dernier sac à la mode, le dernier mec à sa botte. Alice di Ponti elle a tout pour elle sauf les neurones.Ce que je lui envie surtout c’est ce stylo à plume de la marque Waterman, ça mérite mon respect.Les plumes Waterman épousent ton écriture, mieux encore, ils te donnent une meilleure calligraphie que n’importe quel stylo circulant sur le marché, même les illettrés peuvent écrire avec ce plume, il a des pouvoirs magiques. A chaque rentrée je fais une descente au magasin Carrefour avec ma bande. Ma bande c’est le daron et mon petit frère Mamadou. Chacun prend ses quartiers arrivés au centre commercial et on se retrouve une demi-heure après à la caisse moins de dix articles. Rien que le choix de cette caisse démontre qu’on est limités financièrement, nous on n’a pas le temps pour les caddies c’est vite fait un objet en main et direction la sortie. Donc on débarque tels des chevaliers du ciel, sac du marché sous le coude d’abord je jette un regard panoramique sur les disques et DVD puis sur les bouquins. Je tourne les talons et j’atterris sans turbulence au rayon fournitures. Là je zieute comme une malade les stylos au beau design. Quand mes deux billes noires se posent enfin sur les stylos de la marque Waterman je ne réponds plus de moi. Je saisis une boîte et lis avec avidité les descriptions qui figurent au verso et je bois les paroles laudatives qui niquent la clairvoyance précaire d’un consommateur victimisé de mon espèce :

« Un design moderne et non ostentatoire dans la gamme prestige. Très graphique. Ligne gracieuse et féminine de Waterman qui joue avec les styles et les motifs ect… » 45euros.

Bien sûr je n’ai encore jamais acheté un stylo à plume d’une telle qualité. Trop reuch. Le daron il aurait pété un câble si je lui avais imposé un tel achat du coup je pleure intérieurement à chaque vision du stylo le plus convoité de France.Et je jure sur la vie de la mère des autres qu’un jour j’aurais un Waterman au design de salope à faire chialer les meufs aux trousses remplies. Bon j’ai 18 balais et je n’ai toujours pas réalisé ce rêve qui date de mes années collège mais tout arrive. La facilité ce serait de pé-ta le plume de Di Ponti. J’crois que cette idée n’a pas fait qu’effleurer mon esprit. La propriétaire du Waterman elle même y a songé cette parano. Le jour de son exposé semestriel, lundi dernier, comme le veut la coutume elle a du se lever, quitter sa place, se tenir debout face à la trentaine d’étudiants à moitié endormis que constituent cette classe de TD et la meuf elle stressait à mort. Elle rougissait, sa voix tremblotait et elle passait nerveusement une main dans sa chevelure blonde avec des reflets châtains-foncés. J’avais trop pitié d’elle. Mais le pire c’est que cette conne n’angoissait pas du fait de son intervention orale imposée face à une audience peu réceptive mais elle craignait que je fasse un hold-up de sa trousse. Je l’ai lu dans ses yeux. Son point de regard était mes mains et ses yeux faisaient parfois la navette entre mes gestes et sa grosse trousse rose Hello Kitty.C’est vrai qu’en tendant discrètement la main gauche j’aurais pu me remplir les poches mais il ne faut pas abuser. J’ai des principes. Je choure que dalle quand il y a une possibilité aussi grande de se faire pincer. Elle est débile cette meuf. La chargée de TD Traitreau était dans la salle, quelques étudiants mataient le vol des mouches dans la pièce. J’étais trop à découvert pour procéder à un vol à l’étalage. C’est depuis ce jour que je la déteste vraiment Alice di Ponti avec ses fines lèvres et ses jolis habits. La meuf elle m’a trop prise pour une débutante susceptible de voler sous le regard scrutateur des gens. Pétasse. Elle ne me connait pas. J’ai fait mes classes avec des rebeus qui avaient des frères en taule pour braquage, kleptomanie alléguée mais jamais prouvée, sac-jacking, resquille ou faux monnayage. Cette Alice di Ponti elle me pensait assez tordue pour voler aux yeux de tous. Toutefois je n’ai jamais plus pris des objets qui ne m’appartenaient pas depuis les boucles d’oreilles dérobées au magasin Claire’s d’hôtel de ville. Un vigile ivoirien nous avait coursés au moins deux cents mètres mes copines et moi et ce jour-là on a décidé de se ranger, on a eu trop chaud au boule. J’ai mis au placard mon jeu de mains de voleuse hyper discrète et j’ai entamé ma réinsertion. J’avais 14 ans. C’est précoce. Ouais c’est vrai mais je ne pouvais pas risquer de me faire prendre, de finir au poste puis de me faire démonter par la daronne puis le daron. Le risque était trop grand et j’étais trop petite pour un cercueil de taille médium ajouter à ça que d’un point de vue moral voler c’est mal. Samira une de mes copines de l’époque n’est pas de cet avis. Elle a mis fin à ses pratiques illicites il y a tout juste deux mois. A sa majorité quoi. Cette fille elle volait à la chaîne, bijoux, strings même collants opaques. Une vraie dingue.

Je suis à mi-chemin, encore 100 m et j’arrive à la fac.Putain. J’aperçois de loin les silhouettes de tous ces péteux, j’ai envie de me pendre avec les fils de mes écouteurs. Je ne viens pas du même monde qu’eux, c’est ça qui me fait mal.Depuis un mois j’essaie de m’intégrer en tentant une approche, en leur parlant de tout et de rien sauf qu’ils voient les choses en grand. A midi ils déjeunent tous au bar Le Marcel. J’ai déjà eu l’occasion de jeter un œil à la carte, 15 euros le menu du midi. Autant mettre ma jambe en vente sur internet pour me restaurer tous les jours, à ce prix là. Adossé au mur de la fac il y a Florian Mazeret. Je lui murmure un « tu vas bien? »et je m’engouffre dans le hall. Florian Mazeret est également un mec de mon TD qui se la pète et débourse 15euros pour mâchouiller une salade mal assaisonnée.C’est l’archétype du fils de bourges. Il s’habille avec classe et raffinement, pochette Longchamp dans la main, chaussure cirée, pull Ralph Lauren et jean près du corps. Dans cette faculté il est considéré comme une bombe sexuelle, il a la beauté lacrymogène, des filles chialent pour lui tellement elles aimeraient qu’il daigne leur jeter un regard. Au début je pensais qu’il jouait de cette célébrité comme tous les autres qui ont la côte mais après avoir échangé quelques mots avec lui j’ai compris qu’il était déconnecté de la réalité. Il ne se rend pas compte de la perception que les autres ont de lui. Dans le hall je suis à la recherche d’une personne que je connais. J’entrevois une fine silhouette près du distributeur. C’est Yang-Yang.

Je lui tapote l’épaule:

-ça va?

-Ouais ça va, tu l’as vu? me demande-t-elle en jetant l’emballage de son twix.

Yang-yang est le quota chinois de mon TD. Elle est l’autre tête non européenne de la classe. Je me suis rapprochée d’elle pour cette raison. Avec nos gueules de métèques on partage la même incompréhension. Cette meuf est une propagande pour l’anorexie avec sa taille 34 et ces seins inexistants. Elle a de longs cheveux raides et noir corbeau, des fossettes se dessinent sur ses joues lorsqu’elle sourit. Malgré sa maigreur elle est vachement jolie.

En parlant de « il », elle veut parler de Florian Mazeret, le fils de bourges super convoité. Elle est carrément en kiffe sur lui. La première fois où je lui ai parlée, sans même savoir qui j’étais , elle m’a pété le crâne en me narrant toute sa vie et toute l’admiration qu’elle vouait à ce mec. Toute exaltée elle m’avait dit: « Ce gars c’est un monstre de charme et de prestance. Passé inaperçu c’est la seule chose dont il est incapable. Depuis le début de l’année on sort ensemble, dans mes rêves. Il s’habille avec distinction et il a un putain de regard vert foudroyant et pénétrant à faire tomber les meufs et les homos comme des mouches ou comme des blédards entassés dans un kouassa-kouassa. Il a une aura spéciale qui fout le zbeul dans le corps d’une meuf lambda au point de gigoter par terre et de s’arracher les veuches, enfin, si surface capillaire il y a, sinon les mèches ça marche aussi. Lorsque Florian le beau gosse s’exprime toutes les meufs penchent la tête d’un côté et ont les commissures des lèvres qui remontent. Même la chargée de TD traitreau arrête de gazer et fait la belle.

Florian il pourrait dire comme ça :

« La fonction présidentielle américaine est merdique et moi la merde ça m’emmerde. » Que tout le monde trouverait ça pertinent du style :

« Très bon argument, tu as très bien résumé le fond de ma pensée… »La beauté ça annihile le discernement, on ne peut pas le nier. Un gars beau comme lui peut faire gober n’importe quoi à n’importe qui du moment qu’il y croit lui-même.

Sa beauté est son atout premier. Quand je croise Florian dans les couloirs je vois bien les regards d’admiration que lui lancent une armada de meufs en chaleur et aux cheveux aussi décolorés qu’un arc-en-ciel en automne.

Il est une star à la fac. Moi il me fait penser à une pub. La pub pour le parfum Le Mâle du créateur Jean-Paul Gauthier. Dans cette pub il y a une ribambelle de beaux garçons qui se changent dans un vestiaire et se font passer le parfum qui a la forme d’un torse bombé d’homme. Cette pub transpire la masculinité et la musique lyrique qui l’accompagne est envoûtante. Adrien c’est la même. Il s’élance dans les couloirs de la fac un code civil dans la main, ses lunettes d’aviateur Ray ban et le casque de son scooter de marque Vespa dans l’autre. Il marche lentement, doucement il lève la tête. Il jette un regard sur l’assemblée de nanas conquises hébétées par tant de beauté et bim il pécho l’une de ses copines, jubilant, heureuse, bénie qu’on aurait envie de tabasser dans une petite ruelle mal-éclairée. Ce gars il transpire le charme.

En TD de méthodologie le vendredi je me rince les yeux, je les essors et me les rince à nouveau. Je le mate comme ce n’est pas permis. S’il m’accusait d’harcèlement oculaire je plaiderai coupable. A force de le mater il m’a remarquée et jette quelques coups d’œil dans ma direction de temps à autre. Ça fait trop plaisir. Je ressens à chaque fois une décharge émotionnelle intense.

Seuls les gens qu’ont vécus un séisme doivent savoir de quoi je parle. La beauté de Florian est violente. Si violente que mon corps s’est détraqué une fois face à lui. C’était la semaine dernière. J’étais avec Dolorès, une bouffonne de mon TD de méthodologie, elle tenait par voie orale son cahier de doléances et j’ai aperçu Florian le beau gosse. Truc de ouf.

Flo’ était habillé de façon négligée contrairement à d’habitude où il semble avoir passé une heure et demi à marier ses vêtements voire ses sous vêtements avec soin et attention. Ce changement impromptu de style faisait ressortir sa beauté à l’état brut, dépouillé de tout artifice et ça n’était pas pour me déplaire. Je buvais une cannette Franprix Limon Lime dégueulasse mais succulente du fait de son prix, 60 centimes. C’était jouissif de feinter l’inflation. J’avais donc acheté cette cannette pour étancher ma soif inextinguible de boisson gazeuse tout en respectant mon faible pouvoir d’achat et là bam ! Mes yeux se sont braqués sur le beau gosse et à cet instant je venais de prendre une bouchée de l’élixir frelaté et du coup j’ai tout recraché. Comme un bébé qui régurgite. Ma trachée a été obstruée par tant de perfection. J’ai eu honte que mon corps me lâche mais heureusement Flo’ n’a pas su que c’était son physique agréable qui me rendait conne.

Tu veux un haribo? »

Ce jour là j’ai pris conscience qu’elle était vraiment atteinte et comme Alice di Ponti, seul l’asile pouvait résoudre son problème. Elle m’avait brossé ce tableau sans prendre le temps de respirer. Yang-yang et moi on se dirige vers la salle de cours, dans les couloirs je salue deux, trois connaissances, des gens de mon ancien lycée et une meuf du quartier. Je suis sans doute excessive mais heureusement que ces têtes familières viennent égayer mes journées parce qu’ autrement la fac serait ma prison. Loin de mes semblables je me sens enfermée dans un monde qui veut ma destruction.[…]

Tiré d’Au-delà de l’horizon, 2010, Meuf Decity.

  • Nolivein

    J’aime grave. Ou est-ce que je peux lire la suite ?

  • Jeoan H’arnut

    Pitiprix, c’est un vrai magasin ? Si oui, il est ou ? Merci

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